Hervé Guibert, (1955 – 1991)

Dans un entretien avec Didier Éribon, Hervé Guibert déclarait avoir souvent « l’impression de mener une double vie »1, tiraillé entre son tempérament réservé et le caractère impudique de son œuvre. Car, en effet, son expérience littéraire consistait « à réduire cette distance entre les vérités de l’expérience et de l’écriture »2, c’est-à-dire à aller au bout d’un dévoilement de soi en faisant du vécu la matière première de l’écrit. Ainsi, cette mise à nue à laquelle se livrait Guibert, et ce, paradoxalement, en dépit de sa pudeur, l’amenait à ressentir « un très grand malaise au moment de la sortie, avant la sortie d’un livre »3.

On comprend, à la lecture notamment de son plus célèbre « roman », À l’ami qui ne m’a pas sauvé la vie (1990), que Guibert ait pu être saisi par ce « malaise », tant la mise en jeu de soi touche ici les limites du supportable. Atteint du sida, il décide de ne rien cacher et de raconter, à la première personne, comment le virus travaille son corps et sa conscience. La maladie devient, selon ses propres mots, « un paradigme dans (s)on projet du dévoilement de soi »4. Sur le sida, Guibert laisse d’autres écrits tels que Le Protocole compassionnel (1991) L’Homme au chapeau rouge (1992) ou Cytomégalovirus (1992).

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Hervé Guibert, Autoportrait.

Si le personnage médiatique est né avec l’évocation de sa maladie au début des années 1990, l’auteur s’est lui formé parmi les écrivains des éditions de Minuit, dans les années 1980. Après deux échecs, en 1973, à l’Idhec puis au conservatoire de Paris, Hervé Guibert commence à écrire des critiques de cinéma pour diverses revues (Les Nouvelles littéraires, 20 ans…). Dès 1977, il collabore au service culturel du journal Le Monde et publie un premier recueil de textes, La Mort propagande, aux éditions Régine Deforges. Cette première œuvre, influencée par les écrits de Gabrielle Witkop, de Georges Bataille ou de Jean Genet, marque son entrée en littérature alors que Suzanne et Louise (1980), roman-photo dans lequel il met en scène ses deux grand-tantes, le fait connaître en tant que photographe, exposant ses photographies en France mais aussi à l’étranger. Cette passion pour l’image ne se démentira jamais. Il publie d’ailleurs, aux éditions de Minuit, en 1981, un texte majeur sur la photographie, dans la lignée de La Chambre claire de Roland Barthes, intitulé L’Image fantôme, puis, en 1984, Le Seul Visage, catalogue d’une exposition de photographies à la galerie Agathe Gaillard qu’il appelle à lire comme un roman.

Les quelques expériences purement fictionnelles auxquelles se livre Guibert, à travers des romans comme Les Lubies d’Arthur (1983), Des Aveugles (1985) ou Vous m’avez former des fantômes (1987), ne sont en fait qu’une tentative pour repousser le « je » qui intéresse véritablement l’auteur : «Mes histoires s’écrivaient toutes seules, sous le coup d’une urgence sentimentale, d’un déplacement, elles s’écrivaient comme des lettres, et parfois le je du narrateur avait tendance à virer au il, ou à déguiser un peu, voilà les seules tentatives de fiction qui s’amorçaient»5 déclare-t-il.

C’est avec Voyage avec deux enfants (1982), mais plus encore avec Mes Parents (1986), que Guibert entre dans l’autofiction, genre qui joue sur les registres du factuel et du fictionnel. Dès lors, l’auteur a à cœur de tisser un lien direct entre sa vie et son œuvre par l’intermédiaire de son journal, Le Mausolée des amants (2001), qu’il consigne régulièrement depuis 1976 et dans lequel il vient chercher les éléments qui nourrissent le reste de son travail. Considéré comme la «colonne vertébrale» dont les livres ne sont que les «appendices», le journal «permet de jeter des ponts entre des univers différents : passer de ses grand-tantes à des récits érotiques»6 comme en témoignent certains de ses textes tels que Les Gangsters (1988) ou Fou de Vincent (1989).

Journaliste, photographe, écrivain, Hervé Guibert est aussi fasciné par le cinéma. Coscénariste avec Patrice Chéreau de L’Homme blessé (César du meilleur scénario original en 1984), il réalise son unique film, La Pudeur ou l’Impudeur (1991), à la fin de sa vie, à l’aide d’un caméscope. Affaibli par la maladie qui le ronge, il s’y montre tour à tour luttant pour survivre, appréciant, sur l’île d’Elbe, les beautés de la nature, mais aussi, dans un moment de désespoir, tentant de se suicider. C’est dans des circonstances similaires qu’il trouve la mort, à l’hôpital de Clamart le 27 décembre 1991, après avoir essayé de mettre fin à sa vie, quelques jours plus tôt.

Hervé Guibert laisse derrière lui une œuvre protéiforme et singulière qu’il aura eu le courage de poursuivre jusqu’à son terme. C’était sa manière de lutter, de vivre encore, comme il le nota dans Le Protocole compassionnel : «C’est quand j’écris que je suis le plus vivant. Les mots sont beaux, les mots sont justes, les mots sont victorieux (…)»7.

Arnaud Genon

BIBLIOGRAPHIE

La Mort propagande, Paris, Régine Deforges, 1977, collection Le Livre de Poche, 1991.

Suzanne et Louise, Paris, Éditions libres Hallier, 1980. Réédition, Gallimard, Paris, 2005.

L’Image fantôme, Paris, Minuit, 1981.

Les Aventures singulières, Paris, Minuit, 1982.

Voyage avec deux enfants, Paris, Minuit, 1982.

Les Chiens, Paris, Minuit, 1982.

L’Homme blessé, Paris, Minuit, 1983.

Les Lubies d’Arthur, Paris, Minuit, 1983.

Le Seul Visage, Paris, Minuit, 1984.

Des Aveugles, Paris, Gallimard, 1985, collection Folio,1991.

Mes Parents, Paris, Gallimard, 1986, collection Folio, 1994.

Vous m’avez fait former des fantômes, Paris, Gallimard, 1987.

Les Gangsters, Paris, Minuit, 1988.

L’Image de soi, ou l’injonction d’un beau moment, (avec Hans Georg Berger) Bordeaux, William Blake & Co., 1988.

Mauve le vierge, Paris, Gallimard, 1988.

Fou de Vincent, Paris, Minuit, 1989.

L’Incognito, Paris, Gallimard, 1989.

A l’ami qui ne m’a pas sauvé la vie, Paris, Gallimard, 1990.

Le Protocole compassionnel, Paris, Gallimard, 1991.

Mon valet et moi, Paris, Seuil, 1991.

Vice, Paris, Jacques Bertoin, 1991.

Cytomégalovirus, Journal d’hospitalisation, Paris, Seuil, 1992.

L’Homme au chapeau rouge, Paris, Gallimard, 1992.

Le Paradis, Paris, Gallimard, 1992.

La Pudeur ou l’Impudeur, TF1, 30 Jan. 1992.

Photographies, Paris, Gallimard, 1993.

La Piqûre d’amour et autres textes suivi de La Chair fraîche, Paris, Gallimard, 1994.

Vole mon dragon, Paris, Gallimard, 1994.

Lettres d’Égypte : du Caire à Assouan, 19.., Arles, Actes Sud, 1995.

Enquête autour d’un portrait (Sur Balthus), Paris, Les Autodidactes, 1997.

La Photo, inéluctablement, Paris, Gallimard, 1999.

Le Mausolée des amants, Paris, Gallimard, 2001.

Les Articles intrépides, Paris, Gallimard, 2008.

SUR HERVE GUIBERT

Jean-Pierre Boulé, Hervé Guibert : L’entreprise de l’écriture du moi, Paris, L’Harmattan, 2001.

François Buot, Hervé Guibert. Le jeune Homme et la mort, Paris, Grasset, 1999.

Arnaud Genon, Roman, journal, autofiction :Hervé Guibert en ses genres, Mon Petit Editeur, 2014.

L'Aventure singulière d'Hervé Guibert; Articles et chroniques, Mon petit Editeur, 2012.

Hervé Guibert. Vers une esthétique postmoderne, Paris, L'Harmattan, Coll. Critiques Littéraires, 2007.

Christian Soleil, Hervé Guibert, Saint-Étienne, Actes Graphiques, 2002.

INTERNET

http://herveguibert.net/

Galerie Agathe Gaillard

Notes

1. « Hervé Guibert et son double », propos recueillis par Didier Éribon, Le Nouvel Observateur, 18 au 24 juillet 1991.

2. « Les aveux permanents d’Hervé Guibert », propos recueillis par Antoine de Gaudemar, Libération, 20 octobre 1988.

3. « Pour répondre aux quelques questions qui se posent… », propos recueillis par Christophe Donner, La Règle du jeu, Vol.3, 3e année. No 7, mai 1992.

4. Hervé Guibert, A l’ami qui ne m’a pas sauvé la vie, Paris, Gallimard, 1990, p.247.

5. Hervé Guibert, « Les escarpins rouges » in La Piqûre d’amour et autres textes suivi de La Chair fraîche, Paris, Gallimard, 1994, p.133.

6. « Je disparaîtrai et je n’aurais rien caché », propos recueillis par François Jonquet, Globe, février 1992.

7. Hervé Guibert, Le Protocole compassionnel, Paris, Gallimard, 1991, p.124.

Notice issue de l'Encyclopédie Larousse en ligne

Par Arnaud Genon