A propos de la chose commune : l’Autofiction

Entretien de Konan Kouassi Samuel (étudiant en Master 2 au département de Lettres Modernes à l’Université Alassane Ouattara de Côte d’Ivoire) avec Isabelle Grell.

Isabelle Grell est responsable du groupe « Autofiction » à l’ITEM (Institut des Textes et Manuscrits modernes), ENS, CNRS, où elle travaille, après Le Monstre de Serge Doubrovsky publié en 2005 (Grasset, http://www.grasset.fr/le-monstre-9782246851684) avec son équipe sur le dossier génétique de Romance nerveuse de Camille Laurens (manuscrits, dactylographies, corrections…). Elle codirige le site http://autofiction.org. Elle vient de sortir un petit livre pour les étudiants sur l’autofiction (Autofiction, coll. 128, Armand Colin http://www.armand-colin.com/lautofiction-9782200289737). Elle est également membre de l’équipe de Sartre de l’ITEM.

Le mot autofiction est un néologisme qui a officiellement vu le jour en 1977 sous la plume du théoricien et critique Serge Doubrovsky dans le péritexte de Fils, son livre ‘’fondamental et fondateur’’. Livre qu’il qualifie de « Fiction, d’événements et de faits strictement réels. Si l’on veut, autofiction, d’avoir confié le langage d’une aventure à l’aventure d’un langage en liberté.» On se permet de citer cette sempiternelle définition qui fait office de piédestal autour de laquelle gravite une kyrielle d’autres. Des définitions s’inscrivant dans une rupture ou la continuité de la première, afin d’installer l’autofiction de manière exponentielle dans l’univers littéraire française et au-delà. Depuis les études de Jacques Lecarme, Philippe Lejeune, Colonna Vincent dans la continuité de Gérard Genette et tout récemment de Michineau Stéphanie, Isabelle Grell, Philippe Gasparini et Philippe Vilain pour ne citer que ceux-là, l’autofiction s’est enracinée dans le domaine universitaire français. Le concept a rapidement dépassé son cadre géographique de création pour embrasser/embraser les horizons les plus reculés. Il investi de même d’autres formes artistiques telles que l’art pictural, cinématographique, musical etc. En Afrique du Nord, les études sur l’autofiction sont significatives. M’Hamed Dahi, dans son entretien avec Armand Genon affirme que dès 1997 des auteurs se réclamaient autofictionneurs (Mohammed Berrada et d’Abdelkader Chaoui). Mais là encore, elles restent floues en dépit des efforts fournis. Quant à l’Afrique noire, l’autofiction est mal connue. Les études dans ce champ sont très récentes et se font de manière individuelle. Des universitaires, à l’instar de Karen Ferreira-Meyers, auteure de plusieurs publications en la matière, qualifie certains ouvrages de cette région d’autofiction. Ainsi, peu d’écrivains ont accepté l’étiquette de ce genre étrange et étranger. Selon Ferreira-Meyers, l’ivoirienne Véronique Tadjo est l’une des rares qui atteste avoir écrit une autofiction Une raison de plus pour nous y intéresser afin d’être artisan du remplissage de cette case peu exploitée sur le continent.

Des approches convergentes ou divergentes de la définition inaugurale, se sont inspirées de cette nouvelle écriture de soi dont Serge Doubrovsky martèle être« l’inventeur de la manière, même s’il n’est pas de la matière » pour se réaliser. Isabelle Grell en dresse une liste qui n’est certainement pas exhaustive, mais bien représentative dans l’interview accordée à Giusi Alessandra Falco. C’est avec cette infatigable spécialiste de l’autofiction, auteure de plusieurs parutions, que nous avons l’honneur de nous entretenir.

K.K.S. :L’autofiction fait l’objet d’une kyrielle de définition depuis sa création. Comment la définissez-vous ?

I.G. : Il est vrai que multiples sont les définitions de ce phénomène nommé depuis Fils de Serge Doubrovsky (1977) « autofiction ». Elles dépendent de la perspective du critique qui se place soit du point de vue du lecteur (discussions autour d’un « pacte de vérité » Lejeunien), soit de l’écrivain (la psychologie de l’écriture du JE) ou encore de théorie linguistiques divergentes. Cela est normal et même enrichissant. Personnellement, je définis l’autofiction stricte comme un art engagé (transformation esthétique de sa propre vie par l’écriture, l’art) d’un Je assumé (homonymie entre auteur/narrateur/protagoniste, anonyme ou pseudonyme assuré) témoignant, dans un pacte de vérité post-freudien, d’un Être dans sa fragmentation individuelle (psychè), universelle (historico-sociétal) et son rapport à l’autre.

K.K.S. : Serge Doubrovsky, dans le prière d’insérer de Fils, définit l’autofiction comme « fiction, d’événements et de faits strictement réels. » Peut-on, après environ quatre décennies et plusieurs définitions de spécialistes, affirmer que celle de l’inventeur est toujours de mise ?

I.G. : Il est ici nécessaire de remettre la réflexion autour du terme autofiction dans son contexte. Elle a évolué, évidemment. Et elle est individuelle. Serge Doubrovsky a récemment donné sa définition ultime : « récit dont la matière est entièrement autobiographique, la manière entièrement fictionnelle. » Si nous voulons, dans cet entretien, nous en tenir aux plus importants auteurs d’autofictions français, nous aurons évidemment un accord sur la définition de Doubrovsky, avec des interprétations divergentes sur la « manière entièrement fictionnelle ». Reprenant la dichotomie entre story et history, C. Laurens affirme que dans l’autofiction « l’histoire que je raconte a eu lieu, elle est aussi vraie que les faits historiques, et j’en témoigne parce que j’étais là à l’intérieur, je les ai vécus, éprouvées.». Elle assume depuis 1993 le terme d’autofiction pour parler de ses livres, lui préférant néanmoins le terme « écriture de soi » et non « du moi », plus centré sur l’égo. Ce qui importe à C. Laurens, c’est le « paysage mental », ce qui s’est imprimé en elle, « a fait impression en moi » (Proust) et non l’exactitude référentielle. Il est impossible pour l’auteure de séparer la vie de l’écriture. Il lui est essentiel de saisir en mots et en musique l’insaisissable, de poursuivre le moi et le dire à l’autre, au lecteur, de former un « nous » avec lui, le moi qui lit et le(s) moi qui vivent dans et par l’écriture. Inutile donc de se servir de la fiction pour parler de ce qui nous fait vivre, vibrer : la peur, la maladie, le deuil, les emprisonnements, les passions, les coups bas, les hontes, le sexe, les désirs. L’autofiction est une écriture « de soi », la préposition étant fondamentale : non écrire sur soi mais de soi, engager son corps de sujet pour devenir objet. Philippe Forest, de son côté, est lui aussi un fervent défenseur de l’écrit autofictionnel et l’assume dans ses livres autant que dans ses essais et ses articles. Le « Roman du Je », comme il préfère nommer l’autofiction, tente de prouver qu’on ne peut s’approcher du réel que pour y découvrir un manque qu’il est impossible de traduire facilement. « Il faudrait dire : “ma vie” n’existe qu’à condition d’être déjà “du roman” et, “moi-même”, je n’y existe qu’à condition d’y figurer depuis toujours à la façon d’un “personnage ”». Pour Philippe Vilain, l’autofiction s’éloigne de la définition doubrovskienne. Elle est définie comme une « fiction homonymique ou anominale qu’un individu fait de sa vie ou d’une partie de celle-ci. ». Son élargissement définitoire permettrait non seulement à l’auteur d’assumer les propos et les pensées de son narrateur, tout en allant dans le sens de l’impersonnalité et la neutralité susceptibles de dépasser la simple quête introspective, de faire accéder à une dimension universelle, mais surtout de rendre appropriable le je par le plus grand nombre d’auteurs. Vilain leurre volontairement son destinataire en donnant à un narrateur fictif son propre patronyme. Cette pratique pose un problème dont il n’est pas dupe : « elle présente des inconvénients pour le lecteur (comme celui de ne pas lire une histoire entièrement vraie)». Néanmoins, ce procédé de « distanciation » lui offrirait la possibilité de s’inscrire dans une dimension transpersonnelle supérieure, de se décliner au pluriel plutôt qu’au singulier. « Qu’on dise « roman » ou non, au fond, ça les regarde, les lecteurs. La lecture, c’est le roman. » (p. 58) Chloé Delaume, la benjamine, exige tout du l’acte autofictionnel, acte politique par excellence qui s’inscrit dans le Juste: « Je ne suis pas dans le vrai, je ne suis pas dans le faux, j’essaie d’être dans le juste, le juste passe non pas par le discours, mais par la parole, la parole vraie, la pharhesia aussi, peut-être. Le juste ton, la juste note. » Et elle veut tout dire, ne rien retenir. Contrôler l’incontrôlable, c’est ce que souhaitent, d’après elle, les détracteurs de l’autofiction, l’incontrôlable étant l’indicible : « La prostitution, le meurtre, la psychose, le deuil, le suicide deuils, viols, avortements, maladie, mort, inceste. L’autofiction souvent abrite la tragédie, c’est pour s’en préserver que tous veulent la bannir du biotope commun. » Pour C. Delaume, comme pour A. Ernaux ou A. Taïa et d’autres, « la fictionnalisation de soi, c’est un acte de résistance » (p. 58) aux fictions collectives d’une prétendue « normalité ». Bref, pour P. Forest et d’autres, la grande force des auteurs d'autofictions est de cheviller ce qu'ils écrivent à ce qui s'écrit en eux, de confier aux mots une expérience sensible et d'affronter l'épreuve du vrai. La vérité, le vrai, n’habitent pas les dates, les lieux précis. Elle se trouve dans des sortes de « biographèmes » qu’il développe, à la recherche de la traduction de ce qui est impartageable : la vie. Après Lacan qui définit le réel comme étant « ce qui ne cesse de s’écrire », le langage ne pouvant jamais rendre compte complètement du réel, réel invisible qu’il faut s’efforcer de distinguer, il semble accessoire de s’acharner à vouloir calquer le pacte autobiographique lejeunien sur celui que l’auteur autofictionnel entretient avec son lecteur. Ce pacte est trop hétéroclite, il dépend de la conception auctoriale de la vérité, de la réalité qui est à mettre en opposition avec le réel, pour vouloir le consigner à un seul pacte référentiel. L’autofiction est une thématisation en abyme d’un « je » assumé, un métalangage et une allégorie de l’acte de vivre, de se dire, par laquelle un auteur se construit une personnalité, une existence, tout en conservant son identité réelle. Si l’on veut en convenir que l’autofiction n’est fiction que parce qu’elle est écriture, que le réel n’est pas redoublement, reprise mais invention contrôlée, création langagière, donc aventure du langage, qu’elle dit non la réalité objective mais le réel subjectif, il en découle qu’il y a parfois « fausseté au niveau factuel, pour des raisons esthétiques ou parce que la mémoire est factuellement inexacte alors même qu’elle est émotionnellement vraie » et là se trouve être le seul pacte que l’autofiction peut offrir au lecteur.

K.K.S. : La question de la paternité de l’autofiction a été de même au centre de plusieurs débats en France. Elle est attribuée à des auteurs tels Lucien de Samosate, Jerzy Kozinski et bien d’autres. Articles, entretiens et colloques ont permis à Doubrovsky de se prononcer et conclure qu’il est« l’inventeur de la manière, même s’il n’est pas de la matière ». Votre impression.

I.G. : Le néologisme, le mot autofiction, Doubrovsky en est l’inventeur, c’est indiscutable. La manière d’écrire un JE assumé (narrateur = auteur = écrivain) a évidemment existé avant 1977. Et ce qui était encore plus fréquent, c’étaient des écrits du Je non-assumés, ou juste par une initiale, ou complètement romancée (l’autofiction fantastique de Samosate p.ex.). Pour faire court, l’autofiction stricte, qu’on peut nommer « doubrovskienne », exige un engagement personnel et une écriture explosée, non chronologique, rédigée au présent ET l’acceptation d’un pacte de justesse, de refus de mensonge volontaire de la part de l’écrivain avec le lecteur. Il y a du volontarisme, une sorte d’être kamikaze dans cette écriture, que d’autres récits de soi, plus ou moins assumés, n’ont tout simplement pas.

K.K.S. : Différentes formes et appellations pour substituer l’autofiction ont vu le jour. Pouvez-vous nous instruire à ce niveau ?

I.G.: Oh là, je vous renvoie vers le livre de Philippe Gasparini qui a fait un excellent travail de reconstitution dans ses ouvrages Est-il JE ? Roman autobiographique et autofiction, Seuil, coll. « Poétique », 2004. Et Autofiction. Une aventure du langage, Seuil, coll. « Poétique », 2008 ou à mon petit livre rouge Autofiction (Armand Colin). Vous savez, les concepts en littérature sont parfois comme des stars hollywoodiennes : ils connaissent la disgrâce et la célébrité souvent pour des raisons obscures. Ainsi, l'idée d'« anti-mémoires » à la Malraux n'a pas survécu à son œuvre, le principe des « mémoires imaginaires » de Duhamel est resté dans les coulisses de la critique littéraire, idem pour la notion visionnaire d'« autobiografiction », lancée par un Anglais proche de Joseph Conrad au début du XXe siècle. D’autres termes ont été proposés, mais n’ont également pas été retenus, les plus fréquents étant « surfiction » (Federman), « postmodernautobiography » (Sukenik), « nouvelle autobiographie, auto-hétérobiographie » (Robbe-Grillet), « bi-autobiographie » (Bellemin-Noël), « fiction autobiographique post-coloniale » (Rachid Boudjedra), « récit auto-socio-biographique » (Ernaux), « autofiction biographique » (Colonna), « roman du je » (Forest), les « limbes » (Pontalis), « l’otobiographie » (Derrida),« A.G.M. » (autobiographie génétiquement modifiée, Vilain), « roman-autobiographie » (Godard), « roman faux » (J-P Boulé), « autonarration » (A. Schmitt, Gasparini), « autofictionnaire » (P. Nizon). Autant de noms pour tenter de débaptiser ce que, en 1992, Lecarme appelle ironiquement un « mauvais genre », Darrieussecq un « genre pas sérieux », M. Contat un « genre litigieux ». Je vous renvoie vers ce que j’ai dit ci-dessus, ça dépend du point de vue du critique et presque tous les termes sont un enrichissement pour la réflexion.

K.K.S. : Certains critiques sont encore dubitatifs quant à la qualification de l’autofiction de ‘genre’’. D’autres par contre, disent qu’elle est un roman autobiographie à l’ère postmoderne. Si tel est le cas, peut-on parler de deux genres bien distincts ?

I.G. : L’autofiction n’est pas un genre comme la prose, la poésie, le drame mais elle s’inscrit dans l’écriture autobiographique. Sauf que cette écriture, après Freud, après les dernières guerres dévastatrices et mondiales, ne peut plus être la même du temps de Rousseau. Elle est nécessairement lucide sur l’impossibilité de se dire en vrai, de tout dire, elle vit dans sa chair l’explosion des mondes, des traditions, des limites.

K.K.S. : Qu’est-ce qui fait donc la force d’un tel genre, si genre il y a, malgré ses détracteurs ?

I.G. : Le Sujet d’aujourd’hui ne peut plus se mirer dans une eau pure depuis que des guerres modernes puissantes, qu’elles soient xénophobes, coloniales, atomiques, individuelles aient bouleversé les frontières non seulement des pays mais aussi celle entre le moi et le je, le monde et l’individu. La vitalité de l'écriture de soi autofictionnelle est précisément liée à ce mouvement de tension entre le dedans et le dehors, décliné sous toutes ses formes et il n'y a, de fait, plus aucune séparation entre l'écriture de soi et le questionnement du monde. Le récit autofictionnel construit une légende d’évènements réels dont le personnage est le représentant, il existe de manière fragmentaire, éclatée, témoignant des fractures d’identités que l’auteur, l’artiste sait irréconciliables. Peu importe le pays où l’on écrit de l’autofiction, qu’elle se tienne au précepte doubrovskien (pacte référentiel : homonymie de l’auteur, du personnage et du narrateur, pacte de vérité, écriture décousue au présent : Forest, Laurens, Ernaux, Angot, Cusset…), que l’auteur ne se nomme pas ou apparaisse sous le signe d’une lettre (autofiction anominale : Vilain), ou qu’il ait opté pour un synonyme assumé que le lecteur identifie, il s’agit, à part dans les autofictions fantastiques (Colonna, Genette, Darrieussecq), toujours de variations d’un moi en situation, assumé, d’une image variable d’un je dans un monde inconstant. Le mode d’expression est celui d’expérimentations langagières fondées sur une exigence stylistique et formelle ou l’auteur paye de sa personne, reconnaissant l’écart existant entre le langage et la réalité et présentant sa propre histoire sous forme d’une fiction. Est évincée la candeur autobiographique voulant croire à une alliance confidentielle irréfutable entre deux êtres, l’auteur et le lecteur. Elle est échangée contre l’acceptation d’un contrat plus ou moins faussé par la simple acceptation de l’impossibilité de dire un « vrai » je, la « réalité » d’un moi, la pure vérité et rien que la vérité.

K.K.S. : Comment comprendre l’intérêt que la gent féminine porte à ce genre ? Il semble être pour elle un champ libéré et libérant !

I.G.: Suivant quelques critiques, serait typiquement féminine l'attention à l'intime et au sensible, traduction évidente du narcissisme féminin lié au pathos et à l'impudeur, à leur être-sexuel a contrario au être-logique masculin. Oui, les écrivains-femmes explorent ouvertement leur sexualité, leurs désirs, leurs fantasmes charnels, l’identité sexuelle (A. Garréta, Pas un jour), le désir d’échanger les rôles (C. Laurens, Dans ces bras-là), le besoin d’amour et de sexe (M. Nimier, La Nouvelle pornographique), les tourments de la passion (A. Ernaux, Passion simple), les bienfaits de la masturbation, l’intempérance d’un « plan à trois ou plus » (C. Millet), la prostitution (N. Arcan, C. Delaume), l’inceste (C. Angot), l’avortement, le cancer du sein (A. Ernaux), la jalousie (C. Millet, Jour de souffrance). Si l’on veut honnêtement questionner la part de la féminité dans l’écriture autofictionnelle, il suffit de lire ces auteures d’autofictions telles la combative Bouraoui, la cinglante Delaume, la perspicace Laurens, l’insoumise Duras, l’impertinente Angot, Ernaux et son écriture-couteau, Cusset qui questionne jusqu’à l’os les liens familiaux, l’impudique Deforges, et plus loin de la France les auteures (com)battantes des Afriques ou des Antilles (Assia Djebar, Maissa Bey, Maryse Condé, Calixte Beyala) qui s’élèvent contre une vie imposée qu’elles refusent, se mettant en danger par l’insoumission de leur l’écriture ou encore les acerbes récits auto- et alter-destructeurs de soi des écrivaines de pays totalitaires tels la Chine (Mian-Mian, Zhou Weihui) ou les réalisatrices de BD autofictionnelles telles Marzi, qui raconte l'enfance de Marzena Sowa dans la Pologne des dernières années du régime communiste ou le fameux Persépolis de Marjane Satrapi. Récemment Annie Richard, ne cherchant pas à masculiniser l’écriture autofictionnelle des auteures d’autofictions, a remplacé le nombrilisme attribué à la gente féminine par ce qu’elle nomme une « alter-fiction » qui se libère de l’égo pour mieux franchir la barrière qui nous sépare d’autrui, l’autre à qui « je » parle.

K.K.S. : Annie Ernaux, en dépit de sa parfaite connaissance du genre, refuse de se ranger parmi les pratiquantes de l’autofiction. Pourquoi pourrait-on l’inclure selon vous ?

I.G. : Annie Ernaux se définit elle-même comme « quelqu’un qui écrit », « qui fait des livres » plutôt que comme un écrivain, ses livres ressemblant davantage à des « chantiers » d’une « auto-socio-biographie ». Entre « auto » et « biographique », le morphème « socio » notifie que le témoignage personnel s'inscrit dans un contexte social et historique qu'il contribue, sinon à élucider, du moins à décrire. En interprétant le terme de fiction non comme un travail sur le style nécessaire pour classer les vécus, ou comme une évidence post-freudienne (tout récit est de facto fictionnel), mais comme une invention, donc une non-vérité, A. Ernaux réfute avec véhémence l’appartenance à l’autofiction, allant jusqu’à refuser d’inscrire le mot « roman » sur la couverture de ses livres : « Je n'ai rien à voir avec l'autofiction. Je voudrais le dire, quand même! Dans l'autofiction, il y a beaucoup de fiction, justement. Et justement, ce n'est pas mon objet. Ça ne m'intéresse pas! La littérature est intéressante dans ce qu'elle dit du monde. Ni le mot "auto" ni le mot "fiction" ne m'intéressent. Finalement, je préfère conserver le terme "autobiographie" bien qu'il me soit difficile de l'utiliser.» L’auteure est particulièrement attachée à la vérité, vérité aucunement comprise comme complaisante ou narcissique mais plutôt comme distanciée, sociologique voire ethnologique. Mais à contrario à une autobiographie classique, tous ses textes évitent la chronologie téléologique. Ils sont le fruit d’un choix d’une thématique abordée, pas de simples récits exhaustifs d’une vie, ils procèdent d’une recherche littéraire, esthétique et donc ne dérogent pas à ce que Doubrovsky nommait « l’intensité romanesque ». Ils font donc partie, de ce point de vue purement formel, à l’autofiction.

K.K.S.: Observez-vous véritablement une divergence entre la conception de l’autofiction doubrovskienne et celle de Vincent Colonna ? Si oui, à quel niveau ?

I.G.: Bien sûr, il y a là deux écoles !! Colonna que j’admire pour sa science livresque et historique, n’exige d’une autofiction aucune réalité ni de vérité biographique. Il ouvre grand la porte aux fictionnalisations de soi, fictionnalisations qui, de facto, n’engagent aucunement le vrai de l’écrivain... Colonna donne pour exemple Lucien de Samosate (IIe siècle a.p. J.-C.), la première « autofiction fantastique ». Les Histoires vraies retraçant un voyage imaginaire dans l'utopie, dans des textes pastichés, représentent pour Colonna des vraies autofictions annonçant aussi bien La Divine Comédie que les deux Voyages de Cyrano de Bergerac, puis certaines entreprises littéraires de Borges, Leiris ou Gombrowicz. Cette autofiction fantastique aurait ouvert la voie à l'« autofiction biographique » : « L’écrivain est toujours le héros de son histoire mais il affabule son existence à partir de données réelles, reste au plus près de la vraisemblance et crédite son texte d’une vérité au moins subjective – quand ce n’est pas davantage. » (p. 93). Doubrovsky est rangé dans cette catégorie. Colonna différencie ensuite l'« autofiction spéculaire », qui se caractérise par une posture réfléchissante par laquelle un écrivain s'immisce dans sa fiction pour en proposer un mode de lecture, que l'on retrouve aussi bien dans la seconde partie de Don Quichotte que dans L'Amant de Duras. L’auteur ne se trouve plus forcément au centre du texte mais « réfléchit alors sa présence comme le ferait un miroir. » (p. 119). À ces trois types, Colonna ajoute un quatrième, l’« autofiction intrusive ou auctoriale », où « l'avatar de l'écrivain est un récitant, un raconteur ou un commentateur, bref, un « narrateur-auteur » en marge de l’intrigue » (p. 135), ce qui suppose un roman à la troisième personne. La thèse de Colonna partage le monde de l’autofiction en deux écoles, la doubrovskienne exigeant la trinité auteur-héros-narrateur et un pacte de vérité avec le lecteur et celle de Genette/Colonna qui n’acceptent l’utilisation du terme d’autofiction au sens strict uniquement lorsqu’il y a création d’une histoire imaginaire d’un je homonyme de l’auteur. Malgré ces divergences interprétatives de la notion, Colonna qualifiera ce « mot-récit » autofiction d’être « un de ces mots qui valent plus qu’une rangée de pierres précieuses, pour lesquels il faut savoir combattre et livrer bataille ». Colonna a en 1989 ouvert le mot-valise pandorien et permit ainsi, comme Doubrovsky avant lui, de nouvelles stratégies de lecture.

K.K.S. : Des inquiétudes révélées ; accusation de plagiat psychique, des procès en justice à en point finir à l’instar de Lionel Duroy, Christine Angot condamnés à verser de 10.000 à 40.000 euros pour atteinte à la vie privée d’autrui. Et, certains sont loin d’innocenter Serge Doubrovsky de la mort de sa compagne. Serait-ce un genre à problème ?

I.G.: Heureusement que l’autofiction révèle les choses actuelles qui déglinguent ! Avant les procès médiatisés de C. Angot (Les Petits, 2013), Lionel Duroy (Colère, 2011) et Marcella Iacub (Belle et Bête, 2013), il faut signaler le cas de Jacques Lanzmann (Le Têtard, 1976) mais aussi Sollers, Jouffroy et Rezvani, poursuivis pour diffamation par leurs « personnages ». On a eu les affaires Patrick Poivre d'Arvor (contre une ex-maîtresse), Mathieu Lindon (contre Le Pen), Nicolas Fargues (contre son ex-femme), Régis Jauffret (contre la famille d’Édouard Stern) ou C. Laurens assignée en justice par son ex-mari pour L’Amour, roman, assignation perdue, car ayant pu prouver que le mari l’avait soutenue dans les livres précédents dans sa démarche d’écrivain, le juge décréta qu’on ne pouvait pas accepter un certain temps ce statut de « muse » puis le répudier pour cause de rupture donc d’éventuelle vengeance post-rupture. La frontière entre la liberté d’expression et de créativité et le respect de la vie privée est ainsi poreuse. Plutôt que de sacrifier l’une des deux victimes, « il serait pertinent de s’inspirer par exemple de la jurisprudence italienne, qui préserve les intérêts de chaque partie en imposant à chacun des concessions », pense l’écrivain et avocat, spécialiste des droits d’auteurs, Mathieu Simonet. L’autofiction doubrovskienne est une écriture-limite. On ne doit pas tout dire, voudrait la morale, mais on peut le faire. On sait quand on côtoie un écrivain d’autofictions, non ?

K.K.S. : Faut-il inéluctablement une douloureuse histoire de soi pour se revendiquer de l’autofiction ? Est-on obligé, comme au tribunal, de dire la vérité, rien que la vérité ?

I.G. : La seule retranscription fidèle du Je consiste en une écriture fragmentaire, consciente de ses propres lacunes et de ses failles : « Fragments épars, morceaux dépareillés, tant qu'on veut. L'autofiction sera l'art d'accommoder les restes », écrit Doubrovsky. À travers une esthétique de la déconstruction assumée, l’auteur d’autofictions présente au lecteur une parfaite illustration de l'émiettement et de la dispersion du sujet en mal et en quête d'identité. Les fractures de vie sont plus ou moins universelles et dépendent du temps historique, du lieu et de la société, prise au sens large, dans laquelle Je grandit. Nous avons parlé des traumatismes de la guerre, il faut ajouter le choc de la perte d’un enfant, d’un parent, d’amis, de la solitude émotionnelle, les failles peuvent aussi s’être creusées dans une recherche identitaire sexuelle, par une maladie qui se déclenche ou encore ce fossé dans lequel on écrit « je », s’est ouvert lors d’un événement du hasard, traumatisant, inoubliable, qu’on ne peut qu’exprimer en son propre nom. Ce qui se lit dans ces autofictions de la fracture, ce ne sont pas uniquement des moi subjectifs et singuliers. Il s’agit de narrer une part de la nature profondément humaine, l’expérience de la mort. Dans toutes ces écritures qui jaillissent de la faille de la perte d’un être cher, le lecteur assiste à un travail de (re)connaissance de l’autre et de soi, de déterrement de secrets, d’illumination de coins sombres de la vie. Dans tous ces domaines d’expériences limite, l’écriture autofictionnelle représente l'invention d'une écriture propre au manque : écrire pour se situer dans un monde du manque en utilisant la langue et sa vie. Se faire exister.

K.K.S. : L’engouement pour ce genre est-il toujours rayonnant en Europe et particulièrement en France plusieurs années après Fils? Peut-on encore projeter de beaux jours ?

I.G.: Tant que le monde continue à marcher sur la tête, tant que l’individu sera sans place, les beaux jours de l’autofiction sont assurés.

K.K.S. : Par vos recherches est apparu le tapuscrit ‘’Le Monstre’’ de Serge Doubrovsky. Qu’est-ce qui fait sa particularité vis-à-vis de Fils?

I.G. : Le nombre de pages ? smile. Couper un texte de 2599 feuillets pour les charcuter jusqu’à en obtenir 365, c’est quand même colossal, non ? L’avant-texte est plus personnel, plus décousu, plus vivant, un, d’observations des mondes dans lequel il meut.

K.K.S. : Doit-on s’attendre à la sortie d’une œuvre autofiction d’Isabelle Grell très bientôt ?

I.G. : Certainement pas. Je suis critique, pas auteure.

K.K.S. : Il est évident que la psychanalyse a été un élément catalyseur dans la genèse de l’autofiction. Occupe-t-elle encore une place prépondérante dans les œuvres qualifiées d’autofiction ?

I.G. : Impossible d’imaginer aujourd’hui un auteur qui ne sait pour sa non-existence réelle, qui n’essaie de s’approcher au plus près des moi qui forment un JE reflété par lui-même et autrui.

K.K.S.: Vous avez le privilège d’être très proche de Serge Doubrovsky. Pouvez-vous nous parler un peu de l’homme ?

I.G. : Il le fait parfaitement dans ses livres. Serge est un homme toujours étonné par la vague qu’il a déclenchée avec son néologisme. Il est sartrien, aime séduire, il aime la jeunesse, ne pas être enfermé dans des carcans idéologiques. Il est athée, profondément athée, il veut vivre, le plus possible. Il est l’homme dont Sartre disait qu’il était le plus intelligent des jeunes critiques qu’il avait pu rencontrer. Serge est généreux, quand il y pense, il peut être enfermé en lui-même, prisonnier de ses souvenirs. Il rit, il aime rire, son rire est une explosion, un geyser. On voudrait tout le temps l’entendre.

K.K.S. : Le continent africain, particulièrement l’Afrique noire a vraisemblablement très peu de spécialistes en la matière. Le milieu universitaire semble par contre s’inscrire de plain-pied dans ce genre afin d’être acteur du remplissage de cette case encore vide sur le continent si l’on me permet l’expression. Optimiste ?

I.G. : Tout à fait. Et je ne suis pas tout à fait de votre avis. J’ai dans ma bibliothèque une vingtaine de livres sur la question, chez des auteurs d’outre-Europe, interrogeant l’approche du Je remodelisé. Il y a une foultitude de choses à attendre de ces recherches, des jeunes auteurs comme des critiques, des journalistes, des chercheurs. Le seul hic est encore la traduction des ouvrages. Mais ça vaut pour tous les continents.

Nous remercions infiniment le professeur Isabelle Grell de s’être prêté à répondre à cette série de questions qui pourraient servir universitaires et autres à bien des égards.

Conscient de la forte mobilité des africaines émaillées le plus souvent de lames/larmes, nous restons convaincu qu’une littérature migrante à forte connotation autofictionnelle parce que centrée sur le ‘’Je’’, contribuera largement à l’émergence de ce genre en Afrique.

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