Joann Sfar se raconte dans son roman autobiographique « Comment tu parles de ton père » Publié le 20 août 2016 à 15h10 dans ELLE.

http://www.elle.fr/Loisirs/Livres/News/Joann-Sfar-se-raconte-dans-son-roman-autobiographique-Comment-tu-parles-de-ton-pere-3140428

Ecouter aussi http://www.franceculture.fr/emissions/la-grande-table-1ere-partie/joann-sfar-don-draper-dans-mad-men-cest-mon-pere-mais-en et http://www.europe1.fr/culture/comment-tu-parles-de-ton-pere-joann-sfar-avait-peur-detre-ridicule-2829109

Pour la première fois, Joann Sfar se dévoile sans dessins, juste avec des mots forts mais doux, pour raconter son enfance douloureuse. Un roman très intime et très réussi.

Jusqu’à présent, terrorisé à l’idée que son lecteur s’ennuie, l’auteur du « Chat du Rabbin » coupait tous les moments tristes de ses manuscrits. Dans « Comment tu parles de ton père », il laisse libre cours à ses émotions pour dresser le portrait d’un père flamboyant et terrible, d’une mère morte alors qu’il avait 3 ans, et de lui, petit Niçois, cousin du petit Nicolas, qui dessine pour combler le vide. Dans ce roman de formation écrit à hauteur d’enfant, on passe du rire au vague à l’âme et on découvre pourquoi cet homme ne lâche jamais son crayon. Rencontre avec un Sfar sans fard.

ELLE. Pourquoi vous-êtes vous lancé dans une autobiographie ?

Joann Sfar. Même si tout est vrai dans ce livre, je l’ai construit comme une fiction. Ce n’est pas parce que je parle souvent des écrivains que j’aime que je pense être aussi doué qu’eux, mais je crois que c’est toujours bien de dire qui on admire. Moi, j’adore Philip Roth et Romain Gary, alors je me suis dit : « Je voudrais faire un roman, racontant l’enfance d’un personnage de Roth, qui aurait grandi comme Gary dans le sud de la France, et qui s’appellerait Joann. » Et l’histoire se déroulerait entre le deuil atypique de sa mère – car ce n’est pas fréquent de perdre sa mère à 3ans–, et la mort banale de son père–car perdre son père à 40 ans, ça peut arriver à tout le monde.

ELLE. Pourquoi ne pas avoir dessiné ?


Joann Sfar. Je passais mes premières vacances avec mes enfants sans leur maman dont je venais de me séparer. On arrive en Crète et, là, j’avais tellement mal aux yeux que je ne voyais plus rien, je ne pouvais pas dessiner, juste écrire très gros, au stylo rouge dans un cahier. Je me suis dit : t’as plus de mère, t’as plus de père, t’as plus de femme, si tu veux montrer que tu es un romancier, c’est le 
moment ! Ensuite, j’ai longtemps laissé dormir 
ce manuscrit, car je n’aime pas les confessions,
 la viande froide. Si j’allais dans ce genre-là,
 il fallait que je fasse un roman avec de vrais
 personnages ; mon père et mon grand-père
sont des héros picaresques extraordinaires.

ELLE. L’écriture est très différente de vos précédents romans, pourquoi ?


Joann Sfar. Avant, j’avais envie d’avoir des bonnes notes, je voulais montrer que je savais faire des phrases compliquées. C’est idiot mais, quand on se retrouve comme moi, célibataire à 40 ans, à vouloir plaire à des filles qu’on admire, on cherche une manière de leur parler pour qu’elles ne te prennent pas pour un baltringue. J’ai essayé d’écrire comme si je parlais avec elles. Et puis, j’ai toujours été fasciné par l’écriture faussement naïve de Goscinny dans « Le Petit Nicolas ». J’ai voulu aller vers ce réalisme enfantin.

ELLE. Vous n’y voyiez plus, dites-vous, mais
 qu’est-ce que vous ne vouliez pas voir ?


Joann Sfar. En surface, je ne voulais pas admettre que
 je me fourvoyais dans une histoire d’amour
 foireuse. Mais, en profondeur, c’est moi comme
 père que je n’assumais pas. Mes enfants disaient que j’étais un gosse avec une Carte bleue ! La fonction paternelle, dans ce qu’elle a de coercitive, était très compliquée pour moi, car on peut dire, avec la plus grande tendresse du monde, que j’ai été un enfant maltraité, au sens où la psychanalyste Alice Miller le décrit.

ELLE. Qu’est-ce que vous entendez par là ?


Joann Sfar. J’avais 3 ans quand ma mère est morte, et on m’a dit qu’elle était partie en voyage. Je m’étais rendu compte qu’il s’était passé quelque chose de grave, parce qu’on m’avait laissé chez des amis, et quand mon père est venu me chercher, j’étais en train de manger du jambon, tout en sachant très bien que c’était interdit, et il ne m’a pas grondé. Lorsque j’avais 5 ans, mon grand-père maternel m’a pris sur ses genoux, et m’a dit la vérité. J’ai ressenti beaucoup de gratitude.

ELLE. Vous en avez voulu à votre père de ce mensonge ?

Joann Sfar. Je ne présente jamais la note aux gens, ça empêche d’avancer dans l’existence. Je ne lui en ai jamais voulu, car il ne faisait rien d’autre qu’exhiber sa propre fragilité face au décès de son épouse. Bien plus tard, au moment où j’ai rencontré celle qui allait devenir la mère de mes enfants, et que mon père m’a interdit de la fréquenter parce qu’elle n’était pas juive, là je me suis mis très en colère contre lui. L’existence vous envoie des malheurs, on n’y peut rien, mais ce n’est pas la peine d’en rajouter avec des attitudes grégaires et réactionnaires. Je trouvais que ce n’était pas au niveau de la grandeur de mon père.

ELLE. Vous dépeignez un homme très dur...


Joann Sfar. À la mort de ma mère, il s’est inventé une dureté et une foi. Avant, il était pianiste dans des bals et dans des bordels. D’un coup, il a fermé le piano et il est devenu religieux. Sans doute sa façon de vivre ce traumatisme. En même temps, mon père, c’était Don Draper dans « Mad Men », magnifique ! C’était un gars qui avait commencé par porter des caisses de bonbons dans les usines, puis il est devenu avocat des putes, puis des truands, et enfin des banques. Il avait son bateau, son Alfa Romeo – il en changeait chaque année – et des copines à tomber par terre – il en changeait tous les deux jours !

ELLE. Et votre mère ?

Joann Sfar. Elle avait été élue « Mademoiselle Âge tendre », et fait deux disques. Mon père avait vingt-trois ans de plus qu’elle. Il s’était envoyé toute la Côte d‘Azur. Et il a rencontré ma maman : un coup de foudre, mais deux semaines après, il la quittait parce qu’il la trouvait trop jeune. Un an plus tard, ma grand-mère maternelle est venue voir mon père : « Votre vie n’a pas l’air de grand-chose, ma fille est malheureuse sans vous, faites un effort ! » J’ai grandi dans l’idée qu’ils étaient un couple idéal. Après, j’ai appris que ma mère pleurait tout le temps...

ELLE. Un matin, votre père l’a trouvée morte dans son lit. Qu’est-il arrivé ?

Joann Sfar. On n’a jamais su, une méningite foudroyante ou une rupture d’anévrisme, ou peut-être qu’elle s’est tuée. J’ai décidé de ne pas enquêter, je ne vais pas jouer à l’inspecteur Maigret. Je sais juste que je suis très angoissé par la possibilité de mort des gens.

ELLE. Et quel petit garçon étiez-vous ? Angoissé ?

Joann Sfar. Non, j’étais curieux, je regardais partout et je dessinais tout le temps. On m’emmenait chez le psy, car je tenais mal mon crayon et je dessinais des monstres ! Mais j’ai constaté que l’on m’aimait quand je dessinais, alors j’ai continué. Aujourd’hui encore, si je ne dessine pas, j’ai peur qu’on ne m’aime plus.

ELLE. Pouvez-vous dire que dessiner vous a sauvé ?


Joann Sfar. Absolument. Quand on est enfant, on a besoin de trouver un endroit où on est bien. Moi, c’était à ma table avec mon crayon et c’est toujours le cas. Le dessin me sauve du trop-plein d‘émotions de la vie.

« Comment tu parles de ton père », de Joann Sfar (Albin Michel, 151 p.).


« Fin de la parenthèse », de Joann Sfar (Rue de Sèvres). En librairie le 14 septembre.


« Une seconde avant l’éveil », exposition de peintures et de dessins de Joann Sfar, inspirés par Dalí, 
à partir du 9 septembre, espace Dalí Paris, Paris-18e.

Cet article a été publié dans le magazine ELLE du vendredi 19 août 2016.

publié par Isabelle Grell