Sur le Divan, Quand des écrivains racontent la psychanalyse..., Ed. Stilus, Collection Belle plume, janvier 2017

Avec des textes de : Philippe Forest, Camille Laurens, Véronique Olmi, Emilie Frèche, Anne Plantagenet, Laurence Nobecourt, Gilles Rozier, Isabelle Spaak

Sous la direction d’Olivia Elkaim. ​ Préface de Luis Izcovich

Dans ce recueil, neuf romanciers abordent ce que le « divan » leur suggère par le biais de la fiction romanesque, de l’autofiction ou du récit-témoignage. Aucun n’est psychanalyste. Certains s’inspirent de leur expérience, d’autres de celle d’un proche. Le lecteur, une fois dépassée la surprise, apportera son interprétation. Chaque narrateur, dans le style qui lui est propre, va au-delà des clichés et tente d’appréhender ce qu’est l’expérience de l’intime dans le monde d’aujourd’hui. Ce sont les énigmes du corps que l’être parlant rencontre et tente de résoudre par le langage. Quel est le parcours singulier qu’un sujet peut réaliser pour répondre aux mystères du corps parlant ? Cet ouvrage n’apporte pas une solution générale aux impasses de la vie, et sa dimension inédite réside dans une question : quels sont les recours quand subitement la rencontre avec l’abîme nous plonge dans une profonde solitude ?

Extraits de l'ouvrage Sur le Divan à paraître en janvier 2017

Jamais de la vie

Par Philippe Forest

« Sur le divan, jamais, de ma vie, je ne me suis vu. Ni davantage : à côté, derrière ou bien devant, selon la place variable occupée, paraît-il, par qui écoute auprès de qui parle. Je ne me suis à aucun moment trouvé dans la première de ces deux positions. Ce qui m’interdit, bien sûr, vu les règles en vigueur, de prétendre à la seconde. Mais surtout : je ne me suis jamais imaginé dans une semblable situation. Ni dans celle de l’analysé ni dans celle de l’analysant. Je ne me rappelle pas en avoir eu le désir. Je crois bien que l’idée ne m’a même jamais traversé la tête. Pas une fois. Pas même une seule seconde. À aucun moment de ma vie ».

L'ascenseur

Par Camille Laurens

« Je suis bloquée. C’est à cause de jeudi. Quand l’interphone ne marchait pas, enfin vous n’arriviez pas à déclencher l’ouverture de la porte en bas. Vous êtes descendue m’ouvrir, vous vous souvenez ? Vous avez dû le faire pour d’autres, sûrement, bien obligée, je sais que je ne suis pas la seule, je ne risque pas de l’oublier, à la fin de chaque séance vous tirez la couverture, vous lissez le jeté de lit comme ça, avec la main, le jeté de divan plutôt, vous effacez les traces, c’est moi qui suis jetée, en fait, je suis complètement jetée. Au début ça me choquait que vous fassiez le geste en ma présence, je me sentais annulée sous mes propres yeux, j’étais là mais vous étiez déjà passée au suivant. Au suivant ! Comme au guichet de la Poste ou de la douane. »

Une dame très charmante

Par Gilles Rozier

« L’image que je me faisais de Franck Olivier lors des premières séances a été recouverte par sept ans de rendez-vous bihebdomadaires. Et il s’est passé encore quatre années depuis la dernière fois où il est venu me trouver, même si de temps à autre, il a continué de me visiter, je veux dire en esprit. Il m’est arrivé de penser à lui. Que devient-il ? Réapparaîtra-t-il un jour ? Parfois, certains patients reviennent après quelques années. Partis trop vite, je n’ai pas su les convaincre de terminer le travail, et les angoisses les reprennent un beau matin. Ou alors au détour d’un accident de la vie. « Ma mère est morte, j’ai besoin de vous parler. » « J’ai un cancer, je vais mourir. »

Sur le divan...

Par Laurence Nobécourt

« La vie est un divan sur lequel tous nos morts sont couchés. Et celui-là de 2016, le père ; mort le 31 mars, mort au seuil du mois nouveau. Il n’est pas entré dans avril, il est resté au bord du printemps de mon nom. Après vingt ans de publication sous le pseudonyme de Lorette, je récupérais la vérité de mon prénom d’origine, Laurence, dont je signais pour la première fois un ouvrage, ‘naturellement’ intitulé Lorette. J’y témoignais de façon brève, mais claire, des raisons qui m’avaient conduite à avancer masquée pendant tant d’années, et de cette grâce qui me venait désormais à me tenir dans l’éblouissement de mon nom, séparée de cette famille incestuelle dont je découvrais depuis peu combien toutes les familles, par essence, le sont. Certaines néanmoins plus que d’autres. »

Mes amours psy

Par Anne Plantagenet

« Chaque fois que je me suis retrouvée sur le divan, c’était à cause d’un homme. Emportée par un chagrin plus gros que moi, un chagrin énorme, un fleuve qui débordait, me faisait perdre l’équilibre, noyait les mots dans ma gorge. D’ailleurs, je passais la première séance à hoqueter et à pleurer, maquillage dégoulinant, tapant sans vergogne dans la boîte de mouchoirs que la psy poussait discrètement vers moi. Bref, dans un état lamentable. Mais je voulais m’en sortir, comprendre. Ne pas rester cette chose geignarde et gémissante qui tournait sur elle-même, s’auto-asphyxiait. Mes psys m’ont toujours dit que j’avais une forte pulsion de vie. Ça ne me frappait pas d’emblée quand j’étais sur le divan, pas vraiment sous mon meilleur jour, et c’est un euphémisme, mais précisément, comme j’étais là au lieu de pendre au bout d’une corde, il devait tout de même y avoir un peu de vrai là-dedans. »

Pollicitator

Par Olivia Elkaim

I. Fin de partie ​« Vous me connaissez bien. Vous m’avez vu à la télévision, sur BFMTV, LCI et bien sûr, au journal de 20 h. J’ai occupé les plateaux, maquillé à mon avantage, cheveux peignés en arrière du crâne.



Vous m’avez entendu à la radio, dans les matinales et au Téléphone Sonne, chez Jean-Jacques Bourdin. Dans la salle d’attente de votre dentiste, vous êtes tombés par hasard sur des clichés de nous deux dans Voici, bras dessus, bras dessous. On sortait d’une brasserie, place des Ternes. En privé, Jean-Jacques m’appelle Paul et me tutoie. Il m’aime bien, moi, c’est comme ça. Tout le monde ne peut pas en dire autant. » ​ Sous la canopée

Par Isabelle Spaak

« Sur l’appuie-fenêtre, deux taches écarlates. Des orchidées naines dans des boules de verre transparent. Deuxième plan, des pavots orange, cœur foncé, corolle en berne devant une haie de bambous qui s’élancent, raides comme des piquets. Et en travers, une paire de fruits exotiques jaune vifs et lisses suspendus à des branches tels des coings. Le tout, sur fond obscur du magasin. On dirait un exercice pour nous apprendre à voir. Creuser, creuser, toujours creuser. »

Une petite marche

Par Véronique Olmi

« Ce que je retiens de ces années-là, c’est le chemin. De Vincennes à Montreuil, trente minutes de marche. J’y allais toujours à pied. Pour ne pas me perdre. Avant le premier rendez-vous j’avais fait un repérage, j’y étais allée la veille avec un plan Mapy imprimé, que j’avais tourné dans tous les sens pour comprendre où j’étais exactement, ce qui était devant moi et ce qui était derrière moi. Une répétition. Depuis, je n’avais jamais changé de trajet, pris une rue perpendiculaire, tenté une incursion à droite ou à gauche, un pas de côté, jamais. Un jour de pluie battante j’avais essayé d’y aller en voiture mais je m’étais perdue parce qu’une rue était en travaux, une autre en sens unique, j’avais dû faire plusieurs détours, et pour la première fois j’étais arrivée en retard. Depuis, quand il pleuvait des cordes je prenais le métro, neuf stations avec un long changement à Nation, et déjà ça n’était plus pareil, sans le rite de la demie heure de marche, le rendez-vous perdait de sa valeur. Je n’y étais pas préparée. » ​ Le je de la vérité

Par Emilie Frèche

« Je ne sais pas par quoi commencer. Cette histoire est si violente que le simple fait de devoir vous la restituer me rend affreusement nerveuse. D’ailleurs, ça vous embête si je prends une cigarette ? Non, ça ne vous embête pas ? Tant mieux. On ne peut plus fumer nulle part, aujourd’hui, c’est devenu insupportable. Et il parait qu’aux Etats-Unis, c’est encore pire ! Même dans la rue, c’est interdit, m’a-t-on dit. La rue, non mais vous vous rendez compte ? La rue appartient à tout le monde, non? On devrait donc pouvoir y faire ce qu’on veut. Tout ce qu’on veut ! Moi, ce que je voudrais ? Me pointer en bas de chez elle avec un énorme mégaphone – ils habitent boulevard Saint-Germain, pile au-dessus du Flore, voyez la caricature ? »

http://www.editions-stilus.com/agrave-paraicirctre.html publié par Isabelle Grell