Mise en scène de soi et du pouvoir à Momenta http://www.ledevoir.com/culture/arts-visuels/508708/mise-en-scene-de-soi-et-du-pouvoir-a-momenta

Sans vouloir la creuser, la question de l’identité, façonnée par l’image de soi, revient avec récurrence parmi les expositions individuelles de Momenta, la biennale de l’image en cours à Montréal.



Ce filon, qui apparaît d’ailleurs dans l’exposition centrale déployée chez Vox et à la Galerie de l’UQAM, ressort en particulier et avec éloquence dans les expositions de Meryl McMaster et de Zanele Muholi, toutes sous la houlette du commissaire Ami Barak. Le portrait, l’autoportrait et même l’autofiction sont les genres par excellence investis par ces pratiques pour qui le matériau premier est le corps mis en scène.

C’est le sien que Meryl McMaster décline dans la série de photographies Entre-deux mondes au Musée des beaux-arts de Montréal. La jeune artiste basée à Ottawa revendique son double héritage autochtone (Cri des plaines, membre de la nation Siksika par son père) et euro-canadien (britannique irlandais par sa mère) dans des autofictions usant de costumes et de maquillage.



Les points de vue adoptés par la caméra et les poses prises par l’artiste se marient si bien au paysage que les images insistent sur la joliesse des formes et des couleurs, jouant volontairement de leur aspect décoratif. L’artiste devient un motif camouflé qui se fond dans le paysage, suggérant son assimilation à la nature, alors qu’il s’agit plutôt d’une appropriation contrôlée de son image. L’artiste l’active par des performances qui dévoilent la dimension fabriquée des images, voire leur portée fabulatrice, et met ainsi en garde contre les représentations préconçues.



Des stratégies similaires sont retrouvées dans la pratique de l’artiste sud-africaine Zanele Muholi, présentée chez Clark. Quelques éléments de la remarquable série Somnyama Ngonyama raflent l’attention avec des autoportraits insistant sur la couleur noire, qui en a fait un sujet racisé. Postures et coiffes, parfois conçues d’objets domestiques comme des éponges à récurer, trompent les attentes à propos d’attributs culturels, relevant tantôt des privilégiés, tantôt des stigmatisés.



L’expo comprend un échantillon d’autres séries qui montrent que l’artiste n’en reste pas à elle seule et qu’elle se situe à la croisée de plusieurs formes d’exclusion. Pour Faces and Phases, elle est allée à la rencontre de personnes LGBTQI, dont elle fait partie, pour en tirer des portraits. Classiques par leur facture, les images manifestent sobrement ces différences liées à l’ostracisme. Un aperçu plus généreux de la série, qui compte des centaines de photos, aurait mieux laissé entendre l’inépuisable déclinaison de ce qui est trop rapidement réduit à une minorité loin de la norme.



Taryn Simon



Bien que dénué de figures humaines, le projet Paperwork and the Will of Capital de l’artiste new-yorkaise Taryn Simon se compare au genre du portrait. La série se présente au Musée d’art contemporain (MAC) par une sélection de photographies grand format en couleurs, sauf exception, de bouquets de fleurs centrés sur un fond vide. Solennels et monumentaux, ces arrangements floraux sont tels des portraits d’apparat, une mise en image officielle du pouvoir.



La somptueuse série découle d’une recherche menée par l’artiste, qui s’est intéressée aux ententes économiques et aux politiques conclues entre dirigeants. Les archives photographiques lui ont permis de cibler ces bouquets de fleurs systématiquement présents lors des cérémonies de signature, seule part visible de tractations menées derrière des portes closes.



En ne retenant que les fleurs, dont elle a reconstitué les bouquets en studio, l’artiste met l’accent sur le décor. Après tout, ces mises en scène ont été élaborées pour montrer un visage rassurant du pouvoir. Les photos d’archives ont aussi dicté les couleurs en arrière-plan, et le noir et blanc pour l’une d’elles, alors que le bois du mobilier est rappelé dans le cadre enserrant chacune des images. Massif et noble, il confère une stature aux images et se rend en lui-même intéressant pour arborer un texte désignant l’entente dont il est question avec des informations détaillées sur ses acteurs et ses enjeux. Commerce conforme à la charia, système de navigation par satellite chinois et contrôle des armes nucléaires sont entre autres pointés.



Le dispositif, qui centre dans l’image un accessoire décoratif et qui fait de sa périphérie, le cadre, une clé essentielle pour activer la signification de l’oeuvre, rend compte brillamment de cérémonies conciliant mise en spectacle et culture du secret. À l’inverse des images d’archives taisant les conditions qui ont entouré les accords et leurs effets, l’artiste accompagne ses photos des traces de son travail. Le MAC présente sous vitrine un livre compilant les documents visuels à la source des reconstitutions de bouquets dont les éléments ont été par ailleurs délicatement fichés dans un herbier. La conservation organique rejoint celle de la mémoire des événements.



Deux exemples se tiennent sous verre dans la salle, des preuves que les arrangements floraux ont bel et bien existé, grâce à la collaboration d’un botaniste et du Marché aux fleurs d’Aalsmeer, le plus grand au monde, auprès duquel, peut-on lire, l’artiste s’est procuré plus de 4000 spécimens.



Jusque dans ces moyens de production, l’artiste a emprunté les voies commerciales et mondialisées dont il est souvent question dans ce projet. Son grand raffinement permet de saisir la complexité de rouages qui, pour être érigés en système invisible, règnent tranquillement sur le monde.

Momenta dans les galeries privées

L’événement à la thématique ouverte, lancée par la question « De quoi l’image est-elle le nom ? », se veut rassembleur par l’addition de sept expositions satellites. Gros plan sur deux d’entre elles.

Natascha Niederstrass sème le doute avec des images à l’ancienne prises dans un cimetière à Buenos Aires. Ostensible, la mémoire fabriquée de ce lieu, entre photos et artefacts, occupe l’intégralité de la galerie transformée en fiction de musée. À la galerie Trois points jusqu’au 28 octobre.

Dominique Pétrin offre une proposition qui s’incarne dans une myriade de motifs assemblés, à l’image de courtepointes hallucinantes, au carrefour de l’abstraction picturale et des écrans d’ordinateur (notre illustration). Tout en trompe-l’oeil, ce riche croisement de régimes visuels provient de la sérigraphie sur papier que l’artiste exerce en haute voltige, pour la première fois sur des tableaux. À la galerie Antoine Ertaskiran jusqu’au 30 septembre.

Paperwork and the Will of Capital De Taryn Simon. Au Musée d’art contemporain de Montréal, jusqu’au 19 novembre.

Portraits choisis De Zanele Muholi. Au Centre Clark, jusqu’au 14 octobre.

Entre-deux mondes De Meryl McMaster. Au Musée des beaux-arts de Montréal, jusqu’au 3 décembre.

publié par Isabelle Grell