L’Écriture du Je dans la langue de l’exil

Paris, École Normale Supérieure (rue d’Ulm), salle Cavaillès/ Samedi 15 et dimanche 16 décembre 2018

Colloque international co-organisé par Isabelle Grell-Borgomano (« Genèses d’autofictions » ITEM/ENS/CNRS) et Jean-Michel Devésa (Université de Limoges, EA EHIC)

Les migrations dont nous sommes aujourd’hui les témoins et/ou les acteurs ne sont pas les premières à affecter un équilibre planétaire qui, par définition, résulte d’un procès sans fin de territorialisation, de déterritorialisation et reterritorialisation des peuples et des cultures, sur fond de rapports de force et d’oppression (entre sexes, races et classes), si bien que beaucoup d’humain(e)s ont été à travers les siècles contraint(e)s à un exil volontaire ou forcé, individuellement ou collectivement. L’Histoire dont il est ici inutile de rappeler les vicissitudes,- tant il paraît hasardeux d’imaginer qu’elle puisse passer autrement que dans la fureur et les larmes -, a continuellement condamné des individus (auxquels les États et les groupes détenteurs du pouvoir reprochaient leurs opinions, leurs croyances, leurs rapports aux autres, parfois même leur seule présence au monde, par volonté de puissance et de contrôle, « froid calcul », xénophobie, racisme, attachement sourcilleux aux prérogatives inhérentes au patriarcat), à fuir leur communauté d’origine pour échapper à la persécution et à la mort. La Révolution industrielle, l’entrée du capitalisme dans sa phase impérialiste, les deux conflits mondiaux, l’essor dès la fin des années cinquante du XXe siècle du néocolonialisme, la globalisation et la mondialisation des échanges au lendemain de la fin de la Guerre froide et de la chute du mur de Berlin, le dénuement et la pauvreté, les illusions et le désespoir qui ont découlent ont accru l’ampleur des déplacements consentis ou subis. Certain(e)s de ces individus devant quitter leur patrie étaient déjà ou deviendront des artistes, des écrivains, ayant compris par la force des choses que le(ur) langage du quotidien devait être transposé en un acte concret, l’écriture, qu’elle soit poétique, dramatique, fictionnelle, et, pour certains, totalement engagés dans la concrétude du MOI, ces derniers étant conscients de l’en-jeu substantiel d’un Je assumé dans un monde déchiré. Dans ce contexte, la fonction de l’écriture à partir du/de soi, autrement dit, autobiographique ou autofictionnelle, ne pouvait plus être seulement de communiquer ou d’exprimer, mais d’imposer un au-delà du langage qui est à la fois Histoire et le parti qu’on y prend : (Se) réfléchir dans l’H/histoire. Les écrivain(e)s d’aujourd’hui, et notamment celles et ceux qui pratiquent l’autofiction, ne sont pas les dernier(ière)s à en rendre compte dans leurs livres, sous les modalités spécifiques de la littérature, cet « Autre » de la théorie qui, par transfert(s) et « glissements progressifs », parvient souvent à énoncer avec justesse et créativité deux ou trois choses du mouvement réel des formations économiques, sociales, interpersonnelles, individuelles. S’ajoute à ce premier enjeu celui de la langue. Car franchir une frontière géographique signifie, le plus souvent, changer de langue, cette langue dans laquelle vous avez été bercé, qui a imprégné le rythme, les images langagières à votre vie, celle langue du pays qu’il a fallu fuir, qui vous a éjecté. Quelle langue utiliser pour écrire l’exil et les expériences de l’intégration ? La question a souvent été posée aux écrivains exilés qui ont gardé leur langue d’origine. Mais de plus en plus d’auteurs modernes deviennent bilingues, mélangeant avec art les mots et les choses afin de les montrer sans camisole. Ils refusent aujourd’hui de se plier à un unique diktat langagier et font exploser un feu d’artifice multiculturel, multilangagier. D’ailleurs, « langue, ça n’a pas d’os, qu’importe comment on la tourne, elle s’y plie », écrit l’auteure germano-turque Emine Sevgi Özdamar. D’autres adoptent, pour l’écriture, totalement la langue du pays nouveau tout en préservant, dans l’intimité, la langue originaire. Quel(le) écrivain(e) choisit quel procédé rédactionnel ? Peut-on déplacer son langage comme on déplace une personne ? Génétiquement, dans quelle langue pense-t-on, crée-t-on, un texte ? Quels procédés de collage de voix, de traductions font fonctionner un écrit ? Quels procédés linguistiques mais aussi sensoriels se mettent en place ? Concrètement, comment reconstruire son identité sans adopter, assimiler, mais d’abord comprendre, embrasser, apprivoiser cet autre système linguistique étranger ? Comment (re)construire son Moi dans une autre langue sans pour autant renier son ancienne communauté ? Nous souhaiterons justement interroger cette transculturalité langagière afin de mieux appréhender la mise en scène des relations translangagières. Voilà pourquoi nous avons voulu convier des écrivain(e)s qui, pour des motifs politiques, idéologiques, religieux, ont été persécutés ; ou qu’on pourrait encore brimer, menacer, emprisonner, assassiner pour ces mêmes raisons, ou pour d’autres, de sexe ou d’orientation sexuelle, s’ils/elles décidaient de retourner en leurs patries ; ou qui, indépendamment des événements survenus jadis au sein de leurs familles et/ou des collectivités auxquelles ils/elles appartenaient n’éprouvent plus, ou pas, le besoin ni le désir de les retrouver. Ces femmes et ces hommes ont par conséquent connu ou connaissent l’exil, cette expérience éminemment dérangeante d’un hors-lieu qui, même s’il est refuge, suppose que le sujet est,- pour une période plus ou moins longue de son existence, ou sa vie durant si cette épreuve n’est pas surmontée -, confronté aux affres d’une « désinscription » de son être-là, de sa tangence au monde. Certains auteur(e)s nous ont déjà fait l’amitié de répondre à l’invitation pour ces deux journées de réflexion et ils dialogueront avec des lecteurs dont les champs de recherche et les domaines de spécialité voisinent avec ce qui est leur principale préoccupation, en l’occurrence se dire dans une langue autre que la sienne (la « familiale »), sachant que celle-ci est toujours celle de l’A/autre.

Pour tout complément d’information ou proposition de communication, vous pouvez envoyer un résumé (problématique, points forts et mini-conclusion) jusqu’au 15 août à Isabelle Grell-Borgomano (isabelle.grell@gmail.com) et Jean-Michel Devésa (jmdevesa@free.fr).

Ces journées fourniront matière à la publication en 2019 d’un ouvrage collectif.

Liste provisoire des écrivains intervenant(e)s :

Théo Ananissoh, Seyhmus Dagtekin, Jean-Michel Devésa, Arthur-Georges Goldschmidt, Darina al Joundi, Linda Lê, Claire Legendre, Abdellah Taïa, Sami Tchak, Melissa Theriault, Beata Umubyeyi-Mairesse, etc.