VUES SUR LA MÈRE : LA DÉPOSSESSION SELON CONSTANCE DEBRÉ Par Claire Devarrieux — 24 janvier 2020 à 17:06 L'avocate et romancière le rappelle, ce n’est pas parce qu’on porte un nom célèbre et qu’on vient d’une famille ultrachic que la tragédie se tient à distance.

Constance Debré, en décembre 2017. Constance Debré, en décembre 2017. Photo Mathieu Zazzo. Constance Debré, dans Love Me Tender, perd la garde de son fils. Son ex y va fort. «Il m’accuse d’inceste, de pédophilie sur mon fils de huit ans, directement ou par tiers interposés. Il cite des passages de certains livres de ma bibliothèque, Bataille, Duvert, Guibert. Il fait des montages, il crée l’accusation, le doute.» Elle fait appel, et gagne, elle pourra voir l’enfant un week-end sur deux, et les vacances, au lieu d’«une heure tous les quinze jours à l’espace rencontre». Mais ça ne sert à rien. Le père a engagé une lutte féroce pour empêcher la mère et le fils de se voir. Il y parviendra. Que faire ? Au lieu de plier sous le joug d’un chagrin si lourd, Constance Debré raconte comment elle s’allège. Elle déménage, s’installe dans 9 mètres carrés après avoir descendu sur le trottoir ses livres, ses affaires, puis elle quitte ce studio pour une chambre, puis elle squatte. Elle a maigri, elle a deux jeans, trois tee-shirts, un blouson, sa carte de piscine, un ordinateur, et cette montre Rolex sans laquelle, disait-on au début du siècle, on a raté sa vie si on n’en a pas à 50 ans. Elle en a 47. C’est une vieille montre.

Comment sont les filles ?

Grâce à Play Boy (Stock, 2018), sa première autofiction, où elle s’orientait vers l’amour des femmes, Constance Debré n’a pas arrangé ses relations avec son ex-mari, mais elle a gagné un peu d’argent, à un moment où elle n’en avait plus du tout, explique-t-elle dans Love Me Tender. Sa sexualité, dans le présent livre, est de plus en plus compulsive et suit la ligne générale : «Mon programme, c’est le moins de propriété possible.» Elle écrit : «Moi c’est pédé que j’aurais voulu être.» On sent que littérairement aussi, elle aimerait que ce soit vrai. Mais la drague homosexuelle chez les filles, même intensive, n’est pas la même que chez les garçons. «Les filles que je croise veulent un appartement, un chien, des gosses, je suis leur mauvaise pioche.» Constat un peu accablé : «Elles parlent beaucoup de leurs parents, parfois même avant le sexe ou le petit-déjeuner.»

Et les femmes de la famille ?

Constance Debré le rappelle, ce n’est pas parce qu’on porte un nom célèbre et qu’on vient d’une famille ultrachic que la tragédie se tient à distance. Sa mère, qui était mannequin, est morte d’une overdose à 46 ans. Son père, un des quatre fils de Michel Debré, le frère de Bernard et de Jean-Louis Debré, donc, est un survivant de la drogue. «Une sorte d’antimatière, mon père, une puissance négative qui absorbe tout, tout élan vital, tout désir même négatif, toute la joie, toute la colère.» Le portrait est sans illusion et tendre. L’auteure fait coexister hauteur et déchéance, la distinction de sa lignée et le vocabulaire d’aujourd’hui. Elle met dans le même paragraphe un sandwich Sodebo et le château normand qui appartenait à sa grand-mère maternelle. «J’ai grandi dans des familles où les femmes étaient viriles, où elles chassaient, elles conduisaient, elles fumaient, où les hommes pouvaient préférer dessiner, lire Rimbaud et ne pas aimer la chasse. C’était gender fluid, la noblesse de maman et la bourgeoisie de papa.» Sa mère lui a offert une carabine, elle avait 15 ans : «A ton âge il serait temps que tu apprennes à tirer.»

«Quand est-ce qu’on arrête avec l’amour ?»

Jamais.

Claire Devarrieux Constance Debré, Love me tender Flammarion, 188 pp., 18 €. https://next.liberation.fr/livres/2020/01/24/la-depossession-selon-constance-debre-vues-sur-la-mere_1775063