«LE DOSSIER M», PASSIONS MAJUSCULES Par Virginie Bloch-Lainé http://next.liberation.fr/livres/2017/08/23/le-dossier-m-passions-majuscules_1591514

Dans un premier tome cruel et cathartique, Grégoire Bouillier, habitué des autofictions, relate avec un humour ravageur une rupture et un fiasco amoureux.

Grégoire Bouillier aime passionnément M, «M comme miasme» ou «muqueuses», comme «la moutarde me monte au nez», «M comme bête» aussi et vlan : certains trouvaient idiote cette très jolie fille de seize ans de moins que l’écrivain, dont la rencontre et le souvenir ont miné ce dernier pendant dix ans. Le Dossier M est le guide d’une histoire d’amour ratée, et le miroir des nôtres. O combien nous nous retrouvons dans ce livre qui dit ses quatre vérités sur l’amour, cette fabrique d’illusions perdues. Mais il nous assure aussi qu’avant de s’enfoncer dans le chagrin une fois de plus, penser et prononcer «je t’aime» valent vraiment la peine. Une telle confiance transparaît dans la fougueuse déclaration d’amour qui occupe la fin de cette somme de 880 pages. Notre rapport au Dossier M est addictif, non parce qu’il s’agit d’une confession qui balancerait à tout va des secrets croustillants, mais tant est rare un texte aussi drôle, cruel car sincère, et imaginatif - Bouillier invente des jeux de mots, termine les paragraphes ou les chapitres par des pirouettes qui éliminent l’esprit de sérieux et font de la lecture une promenade au cours de laquelle on boit les paroles de quelqu’un de très intelligent.

Pour toutes ces raisons, la lecture du Dossier M est jubilatoire. Ce n’est pas fréquent d’être fermement tenu par un écrivain qui nous rappelle la quadrature du cercle. Ceci par exemple : lorsque l’autre ne répond plus, passez votre chemin, «c’est irrémédiable : il y a des gens, désolé, mille excuses, on n’en veut plus de leur amour. On n’en peut tout simplement plus. Ils ont beau mettre le meilleur d’eux-mêmes à nos pieds, on a envie de le piétiner, ce n’est pas de leur faute, on le regrette autant qu’eux, mais leur amour est la dernière chose que l’on souhaite désormais obtenir de leur part. On veut bien accepter un dernier biscuit s’ils y tiennent, on veut bien leur donner l’heure si ça peut les aider (à gagner du temps), cela reste dans l’ordre du possible, en mémoire de ce qui fut, on n’est pas des chiens ; mais leur amour : non.» Le Dossier M est bien d’autres choses encore qu’un bréviaire amoureux. Il faut pour le présenter une kyrielle de noms, autant qu’il en faut pour qualifier M (M comme «mort, mors aux dents, danke schön, Sean Connery, avec un grand C, c’est la vie», etc.) : c’est une autofiction si agressive et si lucide qu’elle ne connaît pas la plainte. Le Dossier M en révèle de bonnes et de dures.

Érudition discrète

C’est un poème en prose à partir d’un beau mot stendhalien, le fiasco, et un tissage autour d’une phrase célèbre et d’une expérience universelle : aimer un être qui n’est même pas notre genre. Malheureusement, Bouillier pense : «M n’était pas seulement mon genre : elle était aussi mon style, là, devant moi, incarné.» La perte n’en fut que plus douloureuse. Reprenons : le Dossier M, comme son titre l’indique, est une enquête. Elle revient sur les circonstances d’un suicide dont l’auteur se sent responsable, et tourne autour de M : quelles sont les qualités de cette jeune femme de 28 ans qui inspire l’amour fou ? Enfin le Dossier M est une aventure éditoriale : en janvier 2018 sortira un second volume de plus de 800 pages, et dès maintenant, certains passages se déclinent sur un site internet (ledossierm.fr).

«De toute façon, le Dossier ne serait pas complet si je n’y figurais pas de A jusqu’à Z et pour qui me prends-je ?» Grégoire Bouillier, 57 ans, claque ainsi souvent ses phrases et se fouette lui-même. Auteur en 2002 de Rapport sur moi, une autofiction crue récompensée du prix de Flore, Bouillier ouvre son passé sans l’étaler, de la même façon qu’il n’étale pas son érudition. Il ne serait pas le même homme, explique-t-il, si sa mère n’avait pas tenté de se suicider devant ses yeux. Elle est entrée dans la chambre de Grégoire et de son frère aîné lorsqu’ils étaient enfants pour leur demander s’ils se sentaient aimés. Grégoire a répondu qu’elle les aimait peut-être trop, et elle a foncé vers la fenêtre : «On pouvait venir à la maison vérifier auprès de ma mère pourquoi il valait mieux que la femme ne soit pas l’avenir de l’homme.» Depuis ce jour, «toujours il me faut prendre en compte l’effet que mes paroles peuvent produire. C’est un boulot épuisant A l’oral je prends toujours des gants et je dis bien : à l’oral. A l’écrit je fais ce que je veux, je me sens libre, j’essaie de me respecter moi-même, je rétablis l’équilibre.»

Passages virtuoses

C’est donc par écrit que Grégoire Bouillier en 2004 envisage d’annoncer à S qu’il la quitte dans le premier tiers du Dossier. Il pense à s’en séparer tandis qu’il récure la cuvette des chiottes. Comment s’y prennent les autres pour rompre ? «S’agit-il d’un tabou tellement le silence règne en la matière ? Tellement ne semblent avoir droit à la parole que ceux qui sont quittés.» Le texte avance à coup de dégagements successifs de ce type sur des sujets divers - une réflexion trop longue sur l’argent, les démêlés comiques de l’auteur avec la patronne d’une station de radio pour laquelle il a travaillé ou des remarques enthousiasmantes sur les Lumières de la ville. La tactique de Bouillier pour rompre avec une femme est celle-ci : «Convaincre l’autre que c’était lui qui faisait la bonne affaire.» Pas mal. Il annonce par mail à S la couleur. Plasticienne parisienne, S est courtisée. Sa froideur prend remarquablement chair sous la plume de Bouillier, qui s’accommode mal de la sexualité de sa maîtresse : «Elle ne voulait même pas regarder ce qui se passe sous les draps, ah oui, elle n’était pas rigolote, faut dire ce qui est Elle voulait bien que je la prenne, elle n’était pas contre mais jamais elle ne me prenait. Jamais ! Car les femmes aussi prennent les hommes.» Cette citation indique la tendance générale de l’écriture de Bouillier : des images, un côté titi parisien, et une élégance classique. Dans des passages virtuoses d’un livre qui n’en manque pas, l’auteur raconte les soirées chez S, leur artificialité, qu’il a bien dû apprécier pourtant, à une époque. Grégoire Bouillier n’en pouvait plus de S, seulement elle est forte : elle ne répond pas à son amant qui attend ses protestations. En se drapant dans sa dignité, elle devient presque à l’origine de la séparation. Grégoire Bouillier ou l’éternel arroseur arrosé, qui loupe toujours le coche quand il approche du but.

Riche héritière Et M, alors ? Grégoire Bouillier retarde les présentations. Mais quand viendra le moment M, vous en apprendrez peu sur elle, vous l’entendrez rarement. M comme muette et le manque crée le désir. Son nom de famille commence par B : MB comme Molly Bloom, mais Bouillier préfère MB comme «mégabouquet», non parce que cette fille est un cadeau mais parce qu’elle est le pompon, l’imprévu qui complique la vie. Ce qu’elle aime en Grégoire Bouillier ? Nous ne le saurons pas. Ont-ils couché ensemble ? L’unique scène de baise du livre (le terme s’impose en l’occurrence) pourrait bien n’être qu’un fantasme. M, la première à faire découvrir l’amour à un Bouillier pourtant âgé de 44 ans, est «la bonne humeur du corps et la vigueur allée». Elle est anglaise et héritière d’une fortune. M l’impassible ne nous passionne pas. Elle n’est pas grand-chose, sinon poseuse. Mais cette inconsistance est formidable pour ce qu’elle déclenche chez le lecteur : de l’agacement envers elle, de l’affection pour lui. M dans la rue «fendait les regards qui se posaient sur elle et les écartait comme l’autre les marchands du temple». Et puis quoi encore ? Mais dans un passage que vous n’oublierez pas, M atteint une autre dimension : en s’évanouissant après avoir déclaré sa flamme à l’écrivain, elle devient une Belle Amoureuse. Seulement M n’est pas disponible pour aimer Bouillier, qui de son côté n’a sans doute pas fait le nécessaire pour qu’elle se libère : «Car vous m’aimez, aurais-je dû lui dire très tranquillement, comme on énonce une évidence, sans avoir peur qu’à ces mots, elle prenne ses jambes à son cul, comme j’ai toujours eu la conviction qu’elle prendrait ses jambes à son cou si je lui disais que je l’aimais et ainsi me tus-je et il est trop tard à présent». Les dessous de leur échec demeurent obscurs, et ce brouillard confère au Dossier M sa superbe.

Qu’est-ce que l’amour ? Comment résister à l’envie de dire «je t’aime» et comment le dire ? La fin du Dossier M pose encore et encore ces questions et l’on en redemande. Il n’est plus une autofiction alors, mais un livre sur nous tous. Nous avons très envie de citer les tentatives de définition de l’amour par Bouillier, ou de partager quelques-unes de ses plaisanteries géniales, mais sorties de leur contexte, les premières perdraient de leur splendeur et les secondes passeraient pour vulgaires. Nous pourrions extraire des perles de la liste des SMS que M envoyait à l’écrivain (une petite : «Si je m’écoutais, je vous embrasserais»), mais ne courons pas le risque que tout cela vous semble fade. Le mieux à faire est de lire ce Dossier M.

Virginie Bloch-Lainé

Grégoire Bouillier Le Dossier M Flammarion, 880 pp., 24,50 €.

publié par Isabelle Grell